Le thème de la session  

Le thème de l'édition 2005 : « L'Eglise, peuple de Dieu »

« Dieu a tout créé en vue de l’Église ». Cette maxime héritée des Pères n’a pas seulement le mérite de faire le lien entre les thèmes du concours 2004 (la Création) et 2005 (l’Église) mais aussi celui de manifester d’emblée l’église comme mystère de la foi. Avouons que la plupart des discours sur l’Église sont bien en deçà de cette perspective croyante. Qu’évoque-t-on de nos jours communément lorsque l’on parle de l’ Église ? une institution en butte à la critique ; une société humaine faillible ; une pyramide de curés ventripotents… ? Un certain « arianisme ecclésiologique » se répand jusque dans les mentalités chrétiennes : une vraie difficulté à faire droit à la dimension divine de l’Église. Pour prévenir cette carence le Concile Vatican II souligne « une analogie qui n’est pas sans valeur » : « L’Église est faite d'un double élément humain et divin. C'est pourquoi on la compare au mystère du Verbe incarné. » (Lumen Gentium n°8). L’Église est une société humaine et une institution divine. Il convient de tenir ensemble ces deux dimensions de son mystère comme on le fait, analogiquement, pour le Christ, vrai Dieu et vrai Homme. Les regards de type historique ou sociologique ne sont donc pas dépourvus de toute pertinence mais ils sont insuffisants et demandent à être complétés par une approche proprement théologique. Le candidat du concours 2005 se souviendra que Dieu est l’unique sujet de la doctrine sacrée et qu’il convient donc d’aborder le mystère de l’Église « sub ratione Dei ». Il pourra, dans son travail de préparation, s’inspirer des réflexions ci-dessous qui offrent quelques perspectives dans la ligne de la grande Constitution dogmatique du Concile Vatican II : Lumen Gentium (notée LG). 1)

1) Le Peuple de Dieu

Nous ne croyons pas en l’Église mais en Dieu qui rassemble l’Église. « L’Église tire son unité de l'unité du Père et du Fils et de l'Esprit Saint » disait saint Cyprien. Son être même trouve son origine à cette source trinitaire. Elle est le peuple de Dieu (le Père), le Corps du Christ et le Temple de l’Esprit.

La Révélation seule nous enseigne le projet de Dieu de donner sa vie en partage à sa créature. Or ce dessein s’accomplit dans la convocation de tous les hommes en un seul peuple : le peuple de Dieu, l’Église. L’étymologie même du mot ek-klesia (ek-kalein= appeler hors) suggère l’appel du Seigneur constitutif de cette assemblée sainte dont parle déjà le livre de l’Exode (cf. Ex 19). A vrai dire depuis le commencement de la création (« depuis Abel le juste ») jusqu’à la Jérusalem céleste, cité définitive où sont rassemblés tous les élus, l’histoire du salut apparaît dans sa remarquable unité : elle n’est pas autre chose que l’Église en genèse, ou mieux, Dieu en quête de l’Église. Le Clément d’Alexandrie (IIè siècle) résumait cela de manière éloquente : « De même que la volonté de Dieu est un acte et qu'elle s'appelle le monde, ainsi son intention est le salut des hommes, et elle s'appelle l'Église »

L’Église est donc la congrégation des élus, « la communauté de ceux qui seront sauvés » (Actes 2,47). Ainsi se constitue-t-elle comme le petit reste annoncé par les prophètes(cf. So 3). En ce sens-là le célèbre axiome "Hors de l'Église point de salut" est une tautologie. Si l’Église doit se définir comme la communauté de ceux qui sont sauvés, il est bien évident qu’il ne saurait y avoir de salut en dehors d’elle. Les images bibliques affluent pour évoquer ce mystère. L’Église est l’arche de Noé (cf Gn 6-8), la maison de Rahab (Josué 2,6), la Vigne d’Israël (Is 5 ; Jn 15), le Troupeau dont Dieu est le Pasteur (Ez 34 ; Jn 10), le Temple du Seigneur dont nous sommes les pierres vivantes (1 P 2,15), la Jérusalem céleste (Ap 21) etc …

Cette dernière image oriente vers l‘aspect eschatologique de l’Église. Dans l’Ancien Testament le salut est évoqué comme un grandiose rassemblement cultuel au cœur de Jérusalem. Certes, on conçoit déjà un salut qui dépasse très largement les frontières du peuple d’Israël mais ce salut ne peut consister qu’en un rassemblement de tous les peuples dans la Ville que Dieu a choisie. Toutes les nations convergeront vers la sainte Montagne (cf Michée 4, Isaïe 2 etc…). Ainsi universalisme et centralisme de s’opposent pas. « Hors de Jérusalem point de salut », tel est l’enseignement de tout l’Ancien Testament. Cela ne veut certes pas dire que seuls les habitants de Jérusalem seront sauvés, mais que le salut a pour cadre la Cité sainte, ou mieux, que l’horizon du salut est précisément la constitution de cette Cité. L’Église, Jérusalem nouvelle, accomplit ces figures prophétiques. La congrégation de tous les peuples en son sein est déjà commencée et se poursuivra jusqu’au terme de l’histoire. En ce sens l’Église est bien, selon l’enseignement du Concile Vatican II, sacrement du salut, c’est-à-dire signe et germe du rassemblement eschatologique du genre humain (voir Lumen Gentium I). Elle se reconnaît dans la femme parturiente de l’Apocalypse (Ap.12). Elle est dans les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que tous les élus soient engendrés spirituellement, par la foi et le baptême, comme enfants de Dieu. Selon l’adage ancien, en effet : « Nul ne peut avoir Dieu pour père s’il n’a l’Église pour mère ».

2) Le Corps du Christ

Le Christ est venu « rassembler tous les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 52). Il accomplit l’œuvre du Père. Il est le Bon Pasteur qui rassemble le Troupeau de Dieu. Il est la Vigne dont nous sommes les sarments. Elevé sur la croix, il attire à lui tous les hommes (cf Jn 12,32). Il pose les fondements de l’Église en annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu.

« Le Christ a prêché le Royaume et c’est l’Église qui est venue » raillait autrefois Loisy dans une sentence souvent reprise après lui. Comme si l’Église n’était qu’une déviance humaine opposable au Royaume spirituel promis par Jésus. Il n’en est rien car l’Église n’est pas autre chose que le Règne de Dieu déjà mystérieusement présent (LG n°3). Comme le disait Origène le Christ est l’auto-basiléia (le Royaume lui-même) et l’Église est le corps du Christ qui opère dans le monde sa croissance visible jusqu’à « constituer cet Homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ. » (cf Ep 4,13).

Saint Paul en désignant l’Église comme Corps du Christ manifeste l’union indissoluble de l’Église à son Chef le Christ (cf Col 1,18). Aujourd’hui cette profonde unité paraît faire difficulté. Beaucoup de nos contemporains déclarent en effet avoir foi dans le Christ mais ne voient pas du tout l’utilité de l’Église qu’ils prennent même pour un obstacle encombrant entre le Christ et eux. A l’inverse, d’autres recourent à l’Église pour le service public de pompes festives qu’elle assure, mais rejette toute foi en Christ. C’est Jésus sans l’Église ou l’Église sans Jésus. Il est donc urgent de retrouver une conception mystique de l’Église, celle qui faisait dire à une sainte Jeanne d’Arc « De l’Église et du Christ, m’est avis que c’est tout un et qu’il n’en faut point faire difficulté ».

Si l’Église est un Corps elle est bien évidemment indissociable de sa Tête, le Christ. Mais cela signifie aussi que ses membres sont intimement unis entre eux. Cette union dans la diversité des différents membres de l’Église est fortement affirmée dans l’épître aux Corinthiens : « De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il du Christ. » (1 Cor 12, 12). Ainsi existe-t-il dans l’Église des ministères variés qui tendent au bien de tout le corps. La constitution hiérarchique de l’Église ne saurait avoir de sens que dans ce cadre du service du Corps tout entier (cf LG § III). Elle trouve son origine dans l’acte du Seigneur Jésus qui a voulu doter la communauté de ses disciples d'une structure permanente jusqu’à l’accomplissement du Royaume. Ainsi a-t-il choisi les Douze apôtres, représentant les douze tribus d’Israël, et institué Pierre comme leur chef : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église (…) Pais mes brebis» (Mt 16, 16 ; Jn 21, 16 ). Cette structure divinement instituée par le Christ, Pasteur éternel, se perpétue dans le ministère du Collège des évêques en communion avec le Pontife romain.

En organisant ainsi le petit troupeau de ses disciples le Seigneur manifestait sa sollicitude pour son Église. Mais c’est bien évidement par le don de sa vie sur la croix qu’il scelle une alliance définitive avec cette Église qu’il « acquiert au prix de son sang » (Ac 20, 28). Le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle (Ep 5, 25). De son côté ouvert, ont coulé l’eau et le sang (Jn 19, 34), figures du baptême et de l’eucharistie, les deux sacrements qui « font » l’Église. Les Pères y verront l’image de l’Église épouse du Christ, Nouvelle Eve du Nouvel Adam. De même qu'Eve, en effet, a été formée du côté d'Adam endormi, ainsi l'Église, est née du coeur transpercé du Christ mort sur la Croix.

Ressuscité, élevé dans la gloire du Père, le Christ, sauveur de son corps (Ep 5,23), intercède auprès du Père comme le « Grand-Prêtre » que notre foi confesse (He 3,1) et obtient pour son Église l’Esprit de la promesse.

3) Le Temple de l’Esprit

Le mystère pascal culmine dans le don de l’Esprit Saint répandu sur la première communauté chrétienne le jour de la Pentecôte. L’Esprit Saint est comme l’âme du Corps mystique, son principe de vie et d’unité: « là où est l'Église, là est aussi l'Esprit de Dieu; et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Église et toute grâce » (saint Irénée).

C’est l’Esprit de Dieu en effet qui rend l’Église une, sainte, catholique et apostolique, comme nous le disons dans le Credo. Il envoie les apôtres annoncer l’Evangile ; il rassemble tous les peuples dans l’unité d’une même foi ; il « achève toute sanctification » notamment par les sacrements dont il est l’agent principal ; il est entre tous les membres du Corps du Christ, le lien de la charité et de la paix (cf. Col 3, 14 ; Ep 4, 3). C’est pourquoi le Symbole des Apôtres définit justement l’Église comme « communion des saints ».

Cette expression signifie d’abord la communion aux choses saintes (sancta), c’est-à-dire la participation aux sacrements et surtout à l’Eucharistie. Or précisément c’est leur commune participation à l’eucharistie qui fonde l’unité de tous les fidèles « Parce qu'il n'y a qu'un pain, à plusieurs nous ne sommes qu'un corps, car tous nous participons à ce pain unique » dit l’Apôtre (1 Cor 10, 16-17). Nous avons là en son germe l’idée fondamentale que c’est l’Eucharistie qui fait l’Église. En abreuvant les fidèles de l’Esprit Saint, la “messe” édifie la communion de tous les membres du Corps du Christ. Ainsi l’unité de l’Église n’est pas d’ordre social, intellectuel, sentimental, ou moral. Les chrétiens ne sont pas unis parce qu’ils s’aiment bien dans le fond ou parce qu’ils ont les mêmes valeurs et qu’ils partagent en gros les mêmes idées sur Jésus. Non ! Ils sont unis parce qu’ils partagent le même Pain et boivent à la même Coupe ! ou encore parce qu’ils sont baptisés dans le même Esprit. Leur unité est théologale et sacramentelle et non pas morale.

Cette unité transcende les frontières spatiales, sociales, temporelles. Il convient en effet de se rappeler que l’unique Église du Christ connaît actuellement trois états (gradus). Sur terre, l’Église militante ou pérégrinante ; au purgatoire : l’Église souffrante ou expectante ; au ciel : l’Église triomphante ou glorieuse. Ces distinctions ne désignent évidemment pas trois Églises mais trois états de l’Unique Église, de cette « Columba unica » dont parle saint Augustin d’après le Cantique (6, 9). Il existe entre les fidèles – ceux qui sont en possession de la patrie céleste, ceux qui ont été admis à expier au Purgatoire ou ceux qui sont encore en pèlerinage sur la terre – un constant lien d’amour et un abondant échange de tous les biens (Paul VI). C’est cela la communion des saints en quoi consiste l’Église. Certes l’Église pérégrinante connaît bien des vicissitudes et le péché de ses membres entraîne bien des ruptures dommageables. Mais le même Esprit ne cesse de susciter parmi les chrétiens de toutes les confessions le désir œcuménique et l’ardente prière qui fut celle du Sauveur la veille de sa passion : « Père que tous soient uns ! » (Jn 17, 21).

Germe et prémices du Royaume de Dieu, l’Église enferme pourtant en son sein des hommes pécheurs, c’est pourquoi elle est à la fois sainte et toujours à purifier (cf LG n° 8). Elle ne cesse de rappeler à chacun de ses membres, pasteurs et fidèles, leur vocation à la sainteté personnelle (cf. LG § V) répercutant le cri de l’Apôtre : "Oui, ce que Dieu veut c'est votre sanctification" ( 1Th 4,3).

Aspirant de toutes ces forces à l'achèvement du Royaume de Dieu, l’Église appelle de ses voeux l'heure où elle sera, dans la gloire, réunie à son Roi. Jusqu’à ce jour elle est l’Epouse qui se joint à l’Esprit pour crier : « Amen, viens Seigneur Jésus » ! (cf. Ap 22, 17) Elle contemple en la Bienheureuse Vierge Marie, créature immaculée, vierge et mère, son propre mystère (cf. LG § VIII). En Marie assumée dans la gloire du ciel l’Église reconnaît ce qu’elle est appelée à devenir elle-même, son « icône eschatologique. » Ainsi l'Église se tourne sans hésiter vers la Mère de Dieu trouvant en celle qu’elle vénère aussi comme sa propre Mère un « signe assuré d’espérance et de consolation » dans son pèlerinage de foi vers la patrie céleste.

« LA FOI ET LA RAISON sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité »

Jean-Paul II,
Fides et ratio, n°1

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